Il existe peu d’objets qui occupent une place aussi particulière dans notre imaginaire que l’automobile. Elle sert à se déplacer, bien sûr, mais elle représente aussi la vitesse, la liberté, le progrès, la réussite ou encore le plaisir. Depuis plus d’un siècle, elle inspire les designers, les photographes, les cinéastes et, naturellement, les artistes.
Au fil du temps, la voiture est même devenue une œuvre en soi. Certaines ont rejoint les collections des musées, d’autres ont été transformées par des artistes, tandis que les constructeurs eux-mêmes ont invité peintres et créateurs à intervenir sur leurs modèles.
Pourquoi la voiture exerce-t-elle une telle fascination sur le monde de l’art ?
Lorsque les premières automobiles apparaissent, elles sont avant tout perçues comme des objets techniques. Mais très vite, leur apparence devient aussi importante que leur fonctionnement.
Lignes de carrosserie, proportions, matériaux, couleurs, aérodynamisme : la voiture devient progressivement un terrain d’expérimentation pour les designers.
Le phénomène est particulièrement visible dans les modèles qui ont marqué l’histoire automobile. Certaines silhouettes sont immédiatement reconnaissables, parfois plusieurs décennies après leur création.
Le MoMA de New York s’intéresse d’ailleurs à l’automobile depuis les années 1950. En 1951, le musée organisait déjà une exposition consacrée aux voitures sélectionnées notamment pour leurs qualités esthétiques et leur conception. Plus récemment, son exposition Automania rappelait à quel point l’automobile avait transformé notre manière de vivre, de nous déplacer et même d’imaginer le progrès.
La voiture n’est donc plus seulement une machine : elle peut être regardée comme un objet de design.
Il n’y avait finalement qu’un pas à franchir pour que les artistes s’emparent directement de la voiture.
L’un des exemples les plus célèbres est celui des BMW Art Cars. Depuis 1975, le constructeur allemand invite des artistes à transformer certains de ses modèles en véritables œuvres roulantes.
Le premier de cette longue série fut Alexander Calder, qui transforma une BMW 3.0 CSL destinée à participer aux 24 Heures du Mans. D’autres artistes suivront, parmi lesquels Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, David Hockney, Jeff Koons ou encore Cao Fei.
L’idée est intéressante parce qu’elle fait disparaître une frontière : une voiture peut être simultanément un véhicule, un objet de design et une œuvre d’art.
Le phénomène ne concerne pourtant pas uniquement l’art contemporain occidental ou les collaborations entre artistes et constructeurs. La voiture peut aussi devenir le support d’une culture et d’un savoir-faire qui lui sont bien antérieurs.
C’est le cas du Vochol, une Volkswagen Coccinelle transformée au Mexique par huit artisans issus de deux familles wixárika. Pendant plusieurs mois, ils ont recouvert la carrosserie et l’intérieur du véhicule de plus de deux millions de perles, selon un dessin inspiré de la culture et de la cosmologie wixárika. Wikipédia
Le résultat est assez fascinant : la Coccinelle, objet industriel produit en série, devient une pièce unique, chargée de symboles. Les motifs représentent notamment des divinités et des éléments importants de la culture wixárika : le soleil, le feu, le maïs, le cerf ou encore le peyotl. Wikipédia
Le choix de la Coccinelle n’est d’ailleurs pas anodin. Au Mexique, la « Vocho » appartient elle-même à l’histoire populaire du pays. Le projet fait donc se rencontrer deux univers qui pourraient sembler éloignés : une automobile devenue familière et un savoir-faire artisanal traditionnel.
Le Vochol montre ainsi que transformer une voiture en œuvre ne signifie pas forcément lui appliquer une peinture spectaculaire ou la confier à un artiste célèbre. Il peut aussi s’agir de faire d’un objet industriel un véhicule de mémoire, de transmission et d’identité culturelle.
Et c’est peut-être là que le rapport entre automobile et art devient le plus intéressant : la voiture n’est plus seulement le sujet de l’œuvre. Elle devient son support.
C’est dans cette longue histoire de voitures transformées en objets artistiques que s’inscrit, à sa manière, le travail de JISBAR.
Cette fascination pour l’automobile se retrouve également chez des artistes contemporains comme JISBAR, dont le travail dialogue régulièrement avec l’univers automobile.
En 2019, BMW lui a demandé de participer à un projet particulièrement symbolique : la création de la première BMW Art Bike. Cette collaboration s’inscrivait dans l’histoire du BMW Art Car Project lancé en 1975, mais permettait à l’artiste d’appliquer son propre langage pop-street à l’univers de la marque.
JISBAR a également travaillé avec Ducati. Mais l’artiste s’est surtout amusé à pousser beaucoup plus loin l’idée de la voiture comme objet pop, notamment avec ses créations inspirées de monoplaces de Formule 1 transformées en sculptures évoquant des bonbons acidulés.
Une manière très personnelle de transformer un objet associé à la vitesse et à la performance en objet de désir, de collection et presque de gourmandise. Nous avions d’ailleurs consacré un article à cet univers particulièrement inattendu : « Quand la Formule 1 rencontre les bonbons acidulés : l’univers inattendu de JISBAR ».
Ce travail illustre une nouvelle fois la capacité des artistes contemporains à déplacer les objets de leur fonction première. La voiture n’est plus seulement un véhicule : elle devient une image, une sculpture, un symbole et parfois même un objet pop.
Il suffit de regarder une voiture de sport à l’arrêt pour comprendre le paradoxe : elle ne bouge pas, mais tout, dans ses lignes, semble indiquer le mouvement. Une carrosserie basse, une silhouette étirée, des formes qui paraissent filer vers l’avant… Même immobile, la voiture donne une impression de vitesse.
C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle fascine autant les artistes. Elle permet de représenter le mouvement sans avoir besoin de le montrer réellement. Une photographie, une peinture ou une sculpture peuvent suggérer la vitesse simplement par une ligne, une perspective ou une forme.
L’automobile est ainsi devenue bien plus qu’un moyen de transport dans notre imaginaire. Elle est associée aux courses, aux départs précipités, aux longs trajets, aux road trips et à cette sensation très particulière que procure le fait de prendre la route sans forcément savoir exactement où elle nous mènera.
Cette idée de départ est probablement l’une des plus anciennes associées à l’automobile.
Posséder une voiture, c’est pouvoir partir quand on le souhaite, choisir son itinéraire, s’éloigner de son quotidien. Le road movie américain a largement construit cette mythologie : une voiture, une route et la promesse d’un ailleurs.
Le cinéma a d’ailleurs beaucoup contribué à transformer certains modèles en personnages à part entière. La DeLorean de Retour vers le futur, l’Aston Martin de James Bond ou la Volkswagen Coccinelle de Herbie ne sont pas de simples accessoires. On se souvient d’elles presque comme on se souvient des personnages qui les conduisent.
C’est peut-être là que l’automobile rejoint vraiment l’art : lorsqu’un objet utilitaire commence à raconter quelque chose.
Il y a cependant une autre dimension, plus sociale, que les artistes ne peuvent guère ignorer.
Pendant une grande partie du XXe siècle, la voiture a été un marqueur de réussite. Certains modèles sont devenus des signes immédiatement reconnaissables d’un certain niveau de vie, d’un goût ou d’un univers social. Ferrari, Porsche, Lamborghini ou Rolls-Royce ne désignent plus seulement des constructeurs ou des objets techniques. Ces noms évoquent des imaginaires.
La voiture peut donc être regardée pour ce qu’elle est, mais aussi pour ce qu’elle représente.
C’est précisément ce qui intéresse l’artiste : cette capacité qu’ont certains objets à concentrer autour d’eux des histoires, des désirs et des fantasmes qui dépassent largement leur fonction première.
Andy Warhol avait parfaitement compris ce phénomène. En travaillant sur les boîtes de soupe Campbell’s, les bouteilles de Coca-Cola ou les portraits de célébrités, il ne cherchait pas seulement à représenter des objets connus. Il montrait surtout à quel point les images de la consommation étaient déjà profondément installées dans notre quotidien.
La voiture appartient à cette même famille d’objets.
Nous la voyons dans la rue, dans les films, dans les magazines, dans les publicités et aujourd’hui sur nos écrans. Certains modèles sont reconnaissables en une fraction de seconde. Ils possèdent une silhouette, une couleur ou un logo suffisamment fort pour fonctionner presque comme une signature visuelle.
C’est ce qui permet de rapprocher, malgré leurs différences, des démarches comme celles de Warhol, d’Alexander Calder ou de JISBAR. Tous trois ont, à leur manière, compris qu’un objet déjà chargé d’images pouvait devenir une matière artistique particulièrement riche.
Chez JISBAR, l’automobile vient ainsi rencontrer un univers pictural nourri de références multiples. Avec BMW ou Ducati, mais aussi avec ses sculptures inspirées de la Formule 1 et transformées en objets pop, la voiture change de statut : elle n’est plus seulement représentée, elle devient une composante de l’univers de l’artiste.
À partir de là, la frontière devient assez difficile à définir.
Une voiture peut-elle être une œuvre d’art simplement parce qu’un artiste l’a peinte ? Est-ce son apparence qui compte, son histoire, la personne qui l’a conçue ou celle qui l’a transformée ?
Les BMW Art Cars ont justement joué avec cette ambiguïté. Une voiture destinée à rouler sur un circuit peut simultanément devenir une pièce exposée dans un musée. Elle conserve sa fonction première tout en acquérant une nouvelle existence.
Et le phénomène ne s’arrête pas aux collaborations entre artistes et constructeurs. Certaines voitures sont devenues célèbres pour leur design, d’autres pour leur présence au cinéma, d’autres encore parce qu’elles ont incarné une époque.
À force d’être photographiée, filmée, collectionnée et représentée, l’automobile a fini par acquérir une véritable mémoire visuelle.
Cette relation entre art et automobile est d’autant plus intéressante aujourd’hui que la voiture est elle-même en train de changer.
L’électrification transforme les moteurs, les designers repensent les proportions et les usages évoluent. La voiture autonome, les nouveaux modes de mobilité et les préoccupations environnementales obligent aussi à regarder différemment un objet qui semblait autrefois aller de soi.
Mais cette transformation ne signifie pas nécessairement la disparition de son pouvoir symbolique.
Au contraire, elle pourrait ouvrir un nouveau chapitre. Si la voiture devient moins associée au moteur et davantage à la technologie, au design ou à l’expérience, les artistes auront encore d’autres choses à raconter à travers elle.
Car c’est finalement ce qui explique peut-être cette fascination persistante : la voiture n’est jamais seulement une voiture.
Elle est un objet que l’on dessine, que l’on conduit, que l’on collectionne, que l’on désire et que l’on reconnaît. Elle peut représenter une époque entière à travers une simple silhouette.
Et lorsqu’un artiste s’en empare, il ne travaille donc pas seulement sur une carrosserie. Il travaille sur tout ce que nous avons projeté dessus.
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